Bélinda Ibrahim

L’homme qui adore désobéir

L’homme qui adore désobéir

 

 

Vous savez tout de lui, il ne vous connaît pas. Il se raconte dans ses livres et il vous branche. Vous aimez ses contradictions, ses interrogations, son arrogance qui cache une hypersensibilité de fond, son chapelet de doutes et ses rares certitudes. Votre infatuation virtuelle (et unilatérale) dure depuis trois ans. (Ce qui n’est pas si mal que ça !) Vous relisez ses livres, désormais mémorisés, en boucle et décidez de rencontrer (enfin) ce rare spécimen d’une espèce masculine en voie de multiplication (là vous flirtez grave avec le danger : cette dernière insinuation pourrait l’inciter au suicide car il se veut unique).
Rendez-vous pris pour une entrevue. Jour J, Heure H, le « jeune homme dérangé » a la mémoire courte : deux personnes (vous compris) attendent d’être reçues à la même heure ! Lorsqu’enfin il daigne donner de ses « nouvelles (sans ecstasy) » se plantant devant vous les mains jointes en guise d’excuses, vous réalisez qu’il est à la fois drôle et émouvant (pas besoin d’ajouter qu’il est narcissique, c’est inscrit sur son front et mentionné dans les magazines qui zooment régulièrement sur lui en 3D: délires, déboires, déprimes).
Vous vous échappez hors cadre professionnel dans un café du coin et vous installez face à un jeune couple énamouré exhibitionniste qui se livre à des préliminaires hot, live ! «C’est notre présence qui les excite sans doute… ils viennent souvent là… je suis sûr que chacun d’eux ira retrouver sa (son) compagne (on)… Il y a tromperie dans l’air…» L’homme qui adore désobéir se délecte du spectacle et oublie un moment que l’objet de votre rencontre est une entrevue "journalistique" (de laquelle est censé naître un papier bien rendu ayant pour thème principal sa propre personne).
Vous le ramenez à la réalité en brandissant un magnéto vétuste,rapidement court-circuité par le bavardage ambiant… D’un commun accord, vous décidez de changer de lieu et faites le tour du pâté à la recherche d’un endroit plus calme qui abriterait vos propos… À la énième tentative, le pub idéal est enfin trouvé et « l’égoïste romantique » se raconte à vous, simplement. Sur fond musical feutré, légèrement jazzy (décibels agréés par le magnéto), votre conversation glisse, spontanément, d’un sujet à un autre… Le monde se retrouve au gré de vos paroles, un brin refait, souvent défait mais jamais fait! À chaque autodérision, son rire fuse, comme un hymne à la vie (normal pour quelqu’un qui passe ses «  vacances dans le coma »).
Ce (très) grand brun au menton allongé s’avère décidément beaucoup plus liant et ouvert que vous n’imaginiez : «Je suis ennuyeux quand je ne bois pas!», vous confie-t-il prenant l’air contrit d’un enfant puni pour mauvaise conduite. Fin de l’intermède interview. Cet homme adore désobéir et vous aimez les indisciplinés. Alors vous faites pareil: vous lui balancez le manuscrit que vous, chers lecteurs et lectrices, tenez en mains en ce moment (histoire qu’il le parcourt et vous dise si vous avez une chance d’être publiée, et reprenez rendez-vous pour la semaine suivante…)
Re-retard, ré-attente, ré-excuses, re-café, re-couple qui se roule des pelles face à vous deux (des habitués quasi quotidiens semble-t-il, qui ont l’air de savoir qu’un autre habitué, assidu-amusé, se plaît à venir les contempler. Une sorte d’entente tacite, du voyeurisme de salon, très B.C.B.G ; «Je sais que vous savez que je sais que vous venez tous les jours à pareille heure délicieusement étaler vos ébats en public».
Et le verdict tombe: «C’est du "Bridget Jones"! (Vous êtes ravie!!), mais il faut absolument t’impliquer davantage (oui, oui, on se tutoie la deuxième fois); mets ta photo en couverture et titre "Voilà, je m’appelle Bélinda et j’ai testé vingt hommes pour vous", tu bascules au "je" (faut jouer le jeu du "je" jusqu’au bout!) et puis tu passes chez Ardisson, etc.» (À côté, les accouchements sans péridurale vous semblent d’une banalité…)
Et la préface ? Serait-il disposé à l’écrire ? «Mais elle est déjà écrite, la préface. (Note aux lecteurs : c’est vous qui avez rédigé la préface de votre ouvrage : une autocritique à la manière de l’homme qui adore désobéir qui lamine moult auteurs de ses mots vitriolés, une fois la semaine, dans Voici.) Tu n’as qu’à rajouter Bélinda pour "l’homme qui adore désobéir", ou Bélinda "l’homme qui adore désobéir" et ce sera bon…»
Merci ! Vous reprenez votre manuscrit et vous vous essayez à la manœuvre "je" sans succès. Vous n’aimez pas l’idée de vous approprier des histoires qui peuvent parfaitement être celles de vos lecteurs…
Entre-temps, l’homme qui adore désobéir a sorti son dernier roman et l’a habilement "descendu" dans une critique littéraire signée… par lui !
Vous avez sous les yeux la confirmation que votre idée était donc judicieuse et, bonne joueuse, et manuscrit encore en chantier, décidez que la flatterie l’emporterait sur la frustration. Après tout, de nos jours tout a été dit et redit et les idées des uns et des autres sont condamnées à suivre la tendance dernier cri pour exister ; et vive l’échangisme !

Sujet libre : Achevez en 200 mots ce portrait d’homme à votre guise.
La meilleure "chute" sera publiée dans "Totems sans Tabous" tome II (20 portraits de femmes). Les deux ex æquo seront récompensés par un accès gratuit d’un mois au super/select/prisé/club : «Échangez-vous les uns les autres, comme je vous ai échangés» A-men !*

 

*A : privatif et men : man au pluriel. «Sans hommes» donc, et Amen tout court !

 








02/05/2010
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