Bélinda Ibrahim

" Hiroshima mon amour" *

2 avril 1981

Lady de Lionel Ritchie passe sur les antennes. Je cours amplifier au maximum décibels  aigus et basses. Mon tympan tyrannisé crie au secours mais les battements capricieux  de mon cœur font la sourde oreille : flash-back sur le slow langoureux de la veille, lascive et abandonnée dans les bras du beau brun ténébreux qui avait fait une entrée renversante dans ma vie une semaine plus tôt. Foudroyée par son premier regard, il s’était déclaré conquis par mon premier trait d’esprit.

Sur mon petit nuage rose, je rêve, bercée par cette plainte romantique et le souvenir omniprésent de cette danse me met en émoi…Pourtant, l’heure presse et je me hâte de poser mes lentilles de contact : passage par Magazine, l’hebdo pour lequel je travaille à la pige et par la suite direction l’USJ (Université St Joseph) où j’entame ma première année d’études en anthropologie.

Curieusement, quelque chose ne tourne pas rond dans la chaîne Hifi depuis un moment… On dirait que les basses l’emportent lourdement sur les aigus…même les murs de la maison se mettent à vibrer ! Je me dirige vers la salle de séjour et tente d’équilibrer le son. Rien à faire. Ca s’amplifie. Mon cœur cogne très fort. Je coupe le son. Ce n’est pas la Hifi qui déraille. Des bombardements sourds et profonds semblent secouer la ville…Très rapidement, le quartier ploie sous une pluie d’obus. Premier réflexe : je m’empare de mon sac à main et décroche le combiné du téléphone. Aphone. Je jette un coup d’œil à l’extérieur et une vision cauchemardesque me cloue sur place : des voitures brûlent non loin, sur la chaussée… Le pilonnage s’intensifie. Je passe d’une pièce à une autre, tentant de m’abriter au mieux. Impossible : c’est trop fort, trop proche, trop insupportable… Mes jambes me lâchent. Je me réfugie dans le couloir et me recroqueville derrière un meuble. L’appartement tangue sous le souffle d’explosions impitoyables et cadencées. Je me hasarde à ouvrir la porte d’entrée pensant me réfugier au sous-sol dans la salle de la chaudière. Je croise Fadi, mon ami d’enfance et voisin dans les escaliers qui me somme de descendre plus bas au plus vite. Il me promet de m’y rejoindre après avoir secouru son grand-père bloqué au sixième étage de l’immeuble : « Achrafieh (quartier chrétien de Beyrouth)  est bombardée par l’armée syrienne, les obus pleuvent partout… je suis rentré à pied de la fac…vite ! Descends vite ! Ne reste pas là, c’est dangereux… » 

Dans la minuscule salle de la chaudière, nous sommes quinze personnes presque empilées les unes sur les autres… Les bruits sont assourdissants, l’odeur âcre du soufre nous prend à la gorge. Brusquement, une gigantesque explosion fait tout voler en éclats. La poussière envahit le lieu. Un jeune homme est touché dans le dos par les éclats d’un obus de mortier qui a atterri sur la première marche attenante à l’immeuble et dévasté son entrée et la cage d’escalier. Une deuxième explosion, terrible, la talonne de suite: un dépôt de matière inflammable, mur adjacent à l’endroit où nous nous sommes réfugiés, vient  d’être touché de plein fouet. Un gigantesque incendie se déclare en moins de deux. Il faut quitter les lieux à tout prix au risque de mourir asphyxiés.

Le courage me manque : comment traverser la route sous les obus pour rejoindre l’abri voisin le plus proche ? Je choisis de remonter chez moi, dans un environnement qui me semble plus rassurant parce que familier… Mon ami Fadi ne l’entend pas de la sorte : il m’entraîne de force avec lui. Je ferme les yeux devant le spectacle apocalyptique qui s’offre à moi et, toute tremblante, me laisse guider. Objectif atteint : nous nous retrouvons dans un énorme hangar qui abrite presque l’ensemble du quartier. L’affolement est à son comble : des mères inquiètes pour leurs enfants à l’école ou leurs maris au bureau…personne ne sait vraiment ce qui se passe…une radio vétuste récupérée sur place nous informe d’un pilonnage exclusif de la région d’Achrafieh qui dure depuis à peu près 3h… Je pense à mes parents, à mon frère et ma sœur, tous hors de la ville à ce moment et me demande où et comment les retrouver…si je m’en sors entière !

Petit à petit, le calme revient…et soudain le silence qui s’installe à l’extérieur devient presque inquiétant. Les canons se sont tus aussi brusquement qu’ils ne se s’étaient mis à cracher leur hargne.

Le père de Fadi arrive et nous donne sa voiture, nous enjoignant de quitter immédiatement les lieux destination Kaslik (proche banlieue de Beyrouth) où apparemment nos deux familles au complet y sont déjà et ignorent tout de notre sort…

Sur l’autoroute, l’exode est total : les habitants des quartiers Est de la ville la fuient…Nous sommes reçus comme des rescapés de grande catastrophe…ce que nous sommes réellement ! Je suis en état de choc : je frissonne et suis assourdie au point de ne plus comprendre ce qu’on me dit. Des  explosions fantômes continuent à marteler mes tympans.

J’avais mes règles ce jour-là, elles s’arrêtent net et disparaîtront totalement pendant un an et demi. Aménorrhée inexplicable qui laissera les médecins impuissants à trouver un remède et, surtout, à se prononcer sur mon éventuel avenir de future maman.

Ce jour-là, j’ai perdu à la fois les traces de ma féminité et celles de l’homme que j’aimais.

 

 

20 avril 1981

J’ai froid en permanence. Nous nous  sommes déplacés en montagne chez mes grands-parents. De notre appartement à Beyrouth, il ne reste que des murs habillés d’une suie noire et gluante. Mes parents s’y sont rendus au lendemain des bombardements  pour évaluer les dégâts et sauver ce qui pouvait encore l’être…J’ai refusé de les accompagner, d’ailleurs je vis  prostrée, comme une automate qui se réfugie dans l’amnésie et redoute ses nuits peuplées de cauchemars et de bruits d’explosions…Je me reconstitue une petite garde-robe minimaliste de réfugiée-nomade. Aucun vêtement n’était récupérable. Ma vie désormais transportable se résume à un petit sac de voyage contenant quelques effets et, le plus précieux, un passeport, garantie éventuelle vers un monde meilleur !?

Je pense à Karim, mon «  brun ténébreux du slow langoureux » presque sans émotion. Je suis d’ailleurs incapable de ressentir quoi que ce soit. Mon cœur vit une sorte de mort anticipée. Où peut-il bien être ? Je suis injoignable puisque j’ai déserté mon appartement et lui a dû, de toute évidence, faire pareil. Les seuls numéros de téléphone que nous nous étions échangés étaient ceux de nos domiciles respectifs. Lignes désormais irréversiblement muettes. Résignée et amorphe, je n’éprouve presque pas d’inquiétude quant à son sort : il doit être quelque part, vivant ! Ses bureaux se trouvent hors de la ville et il devait certainement y être au moment des bombardements…

Je suis coupée de la réalité, coupée du temps, coupée de tout. Je perds mes cheveux par touffes. Chaque coup de brosse me traumatise et découvre presque mon scalp. Mon obsession quotidienne consiste à compter scrupuleusement la récolte de chaque brossage : 300 cheveux, deux à trois fois par jour. Je bas les records. Je fuis les miroirs…Ma mère, inquiète, m’emmène chez un dermato qui jette rapidement un œil sur mon cuir chevelu martyr et me prescrit dans une indifférence glaçante des injections de bépanthène-biotine et une lotion locale. La guerre serait-elle donc responsable de la misogynie des hommes ?

Un jour sur deux, une fesse sur deux pour un traitement antichute de choc dont la promesse placebo aurait sans doute été plus efficace !

L’hécatombe de ma longue chevelure se poursuit impitoyablement. J’ai physiquement mal au cuir chevelu. À chaque fois que je sursaute pour une raison ou une autre, je ressens des ondes dans mes cheveux comme de profondes et interminables répliques d’un séisme…Je décide de me les faire couper courts, le plus court possible, pour ne plus avoir à faire face à ce défrichement qui semble n’avoir ni fin ni limite. Je ressemble à un jeune garçon frêle. Il ne reste plus rien en moi qui me rappelle que je suis une femme. Je suis un chantier délabré en déconstruction.

 

15 mai 1981

C’est le printemps. Les premières chaleurs se font ressentir mais j’ai toujours froid. On installe un radiateur dans ma chambre afin d’adoucir mes nuits. Pour moi, l’hiver ne quitte pas mon organisme frigorifié. Choc thermique ? Déficit hormonal ? Je suis une garçonne frêle - frileuse - fragile dont le corps hurle son mal de survivre. Les jours passent avec leur lot de misères, de morts, de bombardements, d’interminables batailles, de raids aériens…On dirait que les différentes factions en présence s’emploient à un remake au quotidien d’Apocalyse Now ! On ne sait plus qui se bat contre qui !? D’ailleurs qui s’en préoccupe ? Un impératif reste le mot d’ordre : sauver sa peau et se mettre à l’abri à chaque fois que le danger se fait immédiat et pressant… À la montagne, nous sommes plus ou moins épargnés alors qu’à Beyrouth la violence fait rage…Nous recevons tous les jours des salves d’obus à la manière d’un morbide encensoir désinvolte qui embaume la région de son odeur de soufre. Et ensuite c’est presque toujours le calme… Jusqu’au lendemain.

Près d’un mois et demi se sont écoulés depuis ce 2 avril de triste mémoire…Mon histoire d’amour est reléguée aux oubliettes, frigorifiée avec le reste de mon être qui se bat juste ce qu’il lui faut pour un minimum vital de survie. Sans plus. C’est un peu la fin d’un monde qui ne sera jamais plus  le même. Une date fatidique est devenue la ligne de démarcation de ma vie : avant le 2 avril, après le 2 avril…

 

20 mai 1981

Je lis étendue sur mon lit. Je m’assoupis. Mes rêves sont colorés et racontent mille histoires. Tout y est beau. Je me retrouve dans les bras de Karim pour une danse interminable… Et Dieu ce que je me sens bien…Au loin, un klaxon familier semble vouloir écourter nos pas et m’arracher à ma douce rêverie… Il se fait insistant jusqu’à me réveiller les sens en alerte, arrachée à ma léthargie comme on émerge d’un profond coma. Ce klaxon sous ma fenêtre fait battre mon cœur la chamade, me coupe le souffle, fait exploser ma poitrine… C’est celui de Karim et sa bande d’amis… Je me raisonne en me disant que cette manière de klaxonner ne peut être la marque déposée d’un groupe de personnes… mais pourquoi donc cette insistance, là, sous la maison ?? Et puis, voilà qu’on sonne à la porte…Trop de signes ! J’entends ma mère qui m’appelle… Je cours, vole, et me retrouve nez à nez avec Walid le meilleur ami de Karim ! Je me jette dans ses bras. Je devine à son regard qui me dévisage que j’ai dû beaucoup changer. Il ne fait aucune réflexion quant à mes cheveux courts et clairsemés… Il a un message pour moi : Karim me recherche désespérément depuis le 2 avril…Il a vu que mon immeuble avait brûlé et avait perdu ma trace. Son enquête et sa quête auraient duré près de deux mois… Le hasard a voulu que quelqu’un mentionne le nom de mes grands-parents (et donc le patronyme de ma mère) et Walid, qui est originaire de la région, a été chargé de faire le reste, c'est-à-dire me retrouver ! « Je vais de ce pas l’avertir que tu es là. Ne disparais surtout pas parce que je risque de me faire trancher la gorge » me dit-il en riant « fais-toi belle, nous repassons ce soir t’emmener dîner dans un restaurant du coin, Karim est lui aussi réfugié en montagne, sur une colline du côté du nord…Dieu ce qu’il va être heureux ! » ajoute-t-il avant de partir.

Je reste sans voix !

Me faire belle… N’est-ce pas trop me demander ? J’interroge le miroir avec anxiété… Comment va-t-il accueillir mon corps de garçonnet et mes cheveux courts ? Curieusement, l’image qui m’est renvoyée me trouble : mes yeux brillent comme mille étoiles, mon teint est transfiguré…pas de doute, l’amour est pourvoyeur de miracle.

20h30. Notre face à face est d’une intensité quasi irréelle…Il me prend dans ses bras sans un mot et me serre longuement, sa tête enfouie dans mon cou…Et puis me murmure à l’oreille « Je t’en supplie, plus jamais ça…J’étais perdu sans toi… »

 

 

17 juin 1981

Il me trouve drôle avec mes cheveux courts et mes kilos de moins… D’ailleurs mes rapports compulsifs avec ma brosse à cheveux ont changé : je ne comptabilise plus les semailles et je me contente de poursuivre -sans trop y croire- le traitement prescrit.

Karim et moi ne nous quittons presque plus. Nous faisons, à tour de rôle, la navette entre son village et le mien et nous passons la nuit dans l’un ou l’autre en fonction de la cible bombardée. C’est, paradoxalement, la période la plus heureuse de ma vie des années de guerre. Nous vivons chaque seconde, chaque minute comme si elles étaient les dernières…

Une sorte de routine tacite s’est installée entre nous et nos soirées se poursuivent inlassablement dans des boîtes où nous nous retrouvons souvent à grand-peine au nombre de trois personnes, chanteur italien compris, à boire, danser et oublier que dehors le canon tonne et la ville flambe. Notre amour fait un pied de nez à la mort qui rôde autour de nos vies et qui bute sur des portes et fenêtres closes, scellées par deux êtres portés par un immense désir de vivre…ensemble ? L’histoire dans l’Histoire ne le dira pas.

 

 

2 avril 2005

Hiroshima mon amour…Est-ce une damnation, une condamnation ? Les années ont passé et l’histoire se répète. Les Hiroshima mon amour sont aujourd’hui le lot d’un quotidien rythmé par des attentats et des liquidations qui nous replongent dans la noirceur d’une époque que l’on pensait révolue…Le spectre d’une nouvelle forme de guerre froide guette et la grande faucheuse se frotte les mains à l’idée d’arracher des personnes aimées aux siens…Elle aurait déjà fait, à ce jour, un sacré boulot !

Une vingtaine d’années plus tard, les nouvelles techniques de pointe en matière de communication mettent au grand maximum une à deux heures (le temps que les réseaux saturés se remettent à fonctionner normalement) pour localiser une personne en cas de grande catastrophe…

Le cellulaire serait-il l’allié du désamour à l’heure du « speed dating » et du « speed dying » ? L’attente des amours survivantes de Hiroshima mon amour est désormais réduite de deux mois à deux heures…

Le vingt et unième siècle sera anti-romance ou ne sera pas ! Il ne le sera sans doute pas pour moi qui privilégie le processus de la mémoire, seule capable de définir le temps, seule apte à évaluer le temps de l’amour…

Sans la mémoire, le temps n’existe pas…Le passé, le présent et le futur sont trois entités indissociables : si je n’existe que dans le passé je ne pourrais jamais être dans le futur et, par conséquent, je suis, en quelque sorte, déjà morte au présent et au futur…

Alors ? Quel avenir pour un être comme moi imbibé de mémoire ? Transcender la douleur du passé en se fabriquant des souvenirs sur-mesure ? Apprendre à cohabiter harmonieusement avec ceux-ci, même et surtout s’ils sont douloureux ?  Très probablement….

Aujourd’hui, je porte une chevelure longue et épaisse ; aujourd’hui j’ai deux magnifiques enfants ; aujourd’hui je n’ai toujours pas oublié mon Hiroshima à moi : Beyrouth mon amour !

 

                                                                                             

 

 

* Hiroshima mon amour (1959) scénario de Marguerite Duras, porté à l’écran par Alain Resnais

Note aux lecteurs : ce récit est autobiographique dans son intégralité. Seuls les prénoms ont été changés pour préserver l’intimité de personnes très chères à mon cœur.

**  Extrait de « Nouvelles d’une guerre ancienne » Editions Tamyras, 2005

 

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02/04/2015
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