Bélinda Ibrahim

Frédéric Beigbeder

Frédéric Beigbeder : « J'adore désobéir… »

 

Il est sobre et pas très fier de l'être : « Vous allez vous ennuyer, ça va être affreux. Quand je ne bois pas je suis super sérieux et un peu dans la lune… » S'ennuyer avec Beigbeder ? Un euphémisme. Rencontre du 3ième type en exclusivité pour Femme Magazine.

 

B.I : Un rendez-vous accordé en 48h à une journaliste libanaise. Curiosité ?

F.B : Je suis très curieux et il se trouve que je voyage en ce moment beaucoup. Tellement de gens m'ont parlé de Beyrouth que je me suis dit que c'était une bonne occasion pour en savoir plus et de me faire connaître davantage en participant au Salon du Livre l'an prochain.

B.I : Vous serez étonné de savoir que vous êtes lu et apprécié à Beyrouth…

F.B : Ah bon ! Je suis très heureux à l'idée d'avoir des « fans » à Beyrouth.

 

 

 

Dernièrement Beigbeder semble plus grave et plus posé…

 

« J'en ai un peu marre de cette image de cynisme, de superficialité, de garçon qui ne pense qu'à boire, se droguer, coucher avec des prostituées (avec capote !)…peut-être même que je suis en train de vieillir, j'en sais rien ; que je suis en train de devenir très chiant comme ce soir par exemple, je ne bois pas, c'est une catastrophe… je crois aussi que j'aime bien alterner les deux images de moi : j'ai fait une bande dessinée sur St Tropez qui est parue en juin dernier et qui est complètement décadente, déjantée…l'inverse d'un garçon sérieux. J'aime bien surprendre et être un peu là où on ne m'attend pas. Je pense que mon prochain livre sera frivole, futile…je vais toute ma vie, essayer d'alterner. Windows on the World est un livre plus grave. Difficile de faire de la gaudriole sur un sujet pareil. Et là pour le prochain, je vais me lâcher à nouveau…

Je suis plusieurs personnes à la fois, il y'en un qui est assez calme, réfléchi, posé, qui s'interroge sur ce qu'il fait sur cette terre, qui a une fille de cinq ans et qui aimerait bien que le monde s'améliore pour elle et puis il y'en a un autre qui a juste envie de se bourrer la gueule, de faire le con, de rigoler… Ce n'est peut être pas forcément léger de faire la fête. Ca peut être quelque chose de nécessaire parce qu'on va mourir et qu'on a besoin de fuir cette réalité. C'est tellement angoissant qu'on a besoin de se changer les idées en sortant…On gagne des heures de vie en ne dormant pas. Il y'a toujours des choses beaucoup plus intéressantes à faire que dormir. Je pense qu'on est tous un peu comme ça sauf que certains s'autocensurent »

 

 

 

Quelle idée de publier « Je crois moi non plus » avec le Mgr di Falco ?*

 

 « Je connais le Mgr di Falco depuis très longtemps pour avoir été son élève, mais aucun de nous deux n'avait eu l'idée de publier un livre à quatre mains. C'est René Guitton (de chez Calmann-lévy) qui est à l'origine de tout cela. Comme c'est quelqu'un qui a beaucoup écrit sur les religions, il est venu nous voir un jour et nous a proposé de rédiger un livre. Nous avons trouvé l'idée attrayante. Ceci explique également pourquoi l'ouvrage est publié chez Calmann-lévy et pas chez Grasset qui est mon éditeur habituel. »

B.I : Vous avez mentionné chez Ardisson avoir reçu des fessées cul à l'air durant votre scolarité…Y'a-t-il eu d'autres abus ?

F.B : Moi je n'en ai pas vu et je n'en ai heureusement pas été victime. Je suis sûr que ce sont des choses qui sont malheureusement arrivées dans des écoles catholiques (et pas seulement catholiques). La discipline et l'enseignement très strict des écoles de mon enfance m'ont donné l'envie de me révolter. Je suis devenu du coup une sorte d'esprit de contradiction permanent qui ne pense qu'à désobéir. J'aime beaucoup désobéir : désobéir à mes patrons…

B.I : Vous donnez l'impression de vous fuir continuellement…

F.B : Oui. Je fais toujours beaucoup de choses à la fois pour m'agiter, pour oublier que je suis mortel. Ca c'est possible. En revanche, j'ai l'impression que j'évolue et que j'essaie de me poser des questions assez solides et sérieuses, métaphysiques et fondamentales : que faisons nous là ? Pourquoi vivons nous ? Quel est le sens de ce monde ? et de chercher à savoir pourquoi je vis. Ce sont des questions qui ne sont pas visibles dans mes premiers romans mais j'y arrive petit à petit et de plus en plus. Dans l'entretien avec le Père di Falco je dis que je vis pour ma fille, pour l'amour, pour l'art, pour la littérature…ce sont des choses qui sont supérieures à la vie matérielle sans être dogmatiquement religieuses (même si ça l'est un peu parfois puisque ce sont des réponses à des questions un peu anciennes)

B.I : Vous dites avoir rencontré le diable. Si c'est le cas, tout ce qui ne provient pas de lui pourrait-il relever, par négation, de Dieu ?

F.B : Peut-être. Le livre montre que je ne suis pas totalement fermé à l'existence de Dieu. Ce serait tellement plus simple de savoir que quelqu'un a tout organisé pour vous. Sinon la vie serait un simple compte à rebours qui s'achève un jour. Je préfèrerai qu'une âme supérieure, un esprit magique soit derrière tout ça…si nous sommes des insectes qui s'agitent à la surface d'un caillou, c'est un peu triste et désespérant. Néanmoins, les écrivains et philosophes que j'aime disent qu'il n'y a rien d'autre que le néant, que nous sommes juste une sorte de sphère qui tourne autour du soleil dans la nuit noire…

B.I : Et les émotions ?

F.B : Peut-être qu'elles ont tout simplement une origine animale : on est ému comme on a faim et soif. Les insectes sont peut-être jaloux, il y'en a même qui se suicident comme le scorpion… (Rassurez-vous, Beigbeder est Vierge ascendant…?!) C'est des questions très complexes et je ne prétends pas y répondre dans ce petit dialogue…Je crois qu'on n'écrit pas des livres si on ne se demande pas ce qu'on fait sur terre. Dans mes livres, je me demande d'abord qui suis-je ? Est-ce que je suis un fêtard, un romantique, un égoïste, un salaud, un lâche…un playboy, quelqu'un qui est attiré par le fric, la notoriété, par les femmes… ?Je crois que je suis exactement toutes ces personnes que je viens de mentionner… (Rires)

 

 

 

Selon vous, l'amour dure trois ans…

 

F.B : « Trois ans. Il me faut un an pour aimer, un an pour m'ennuyer, un an pour quitter.

Le personnage d'Alice dans l'amour dure trois ans est la mère de Chloé, ma fille. Je l'ai quittée et je me suis marié avec une autre encore…oui, tout ça est très compliqué…Pourquoi ce gap de trois ans ? Mes parents ont divorcé lorsque j'avais trois ans, c'est peut-être tout simplement ça, l'explication.

B.I : « Vous avez quitté « la grande autruche » de votre roman ?? » (L'amour dure trois ans aux Editions Grasset)

F.B : « (Rires) Je suis désolé que ça ne vous fasse pas plaisir. Mais oui. C'est dommage. Vous êtes très très déçue… (Rires) »

B.I : Alors, quel animal, la nouvelle ? « La nouvelle c'est quel animal… voyons…je ne trouve pas » (pas si difficile lorsqu'on est constamment interrompu par une journaliste qui ne le laisse pas placer un mot et qui, de surcroît, propose les questions et les réponses !)

 

 

On parle de vous comme d'un « système » incontournable

 

« C'est bizarre parce qu'un système, c'est un peu réducteur. C'est fermé et clos alors qu'en réalité j'ai des thèmes qui m'obsèdent tels que l'impossibilité de l'amour durable, la mort (très présente dans tous mes livres), le plaisir (est-ce que le plaisir est contradictoire avec le bonheur), est-ce que le bonheur existe ? Il y'a un certain nombre d'obsessions qui me taraudent comme les dangers de cette société de consommation, de cette frénésie hédoniste qui m'attire et me fait peur. Tout ça n'est pas « un système » »

 

Se raconter à travers des livres qui collent à sa réalité

 

« Quand je me mets à raconter des choses éloignées de moi, je m'ennuie et j'ai peur d'ennuyer mon lecteur aussi. Le moyen d'amuser les gens et d'être talentueux, c'est la sincérité. Mettre de l'honnêteté dans ce que l'on fait : que le livre soit nécessaire pour moi tout d'abord et peut-être pour les autres. Une fois que les phrases disent ce que l'on ressent, que c'est exprimé, c'est un moyen de s'en débarrasser. Certaines choses tant qu'on ne les aura pas écrites noir sur blanc, continueront de vous obséder, de vous tourmenter, de vous préoccuper. Le fait de les voir sur une page blanche -c'est très curieux comme processus- est une manière de les expulser de s'en défaire. »

B.I : Une sorte de thérapie en somme ?

F.B : « Oui parfois, mais ça n'est pas que ça. Déjà le fait d'avoir réussi à formuler ce qui ne va pas, c'est une manière de se guérir. Par la suite, la publication est une façon de dire au monde entier : regardez si jamais ça vous intéresse, ça peut vous aider, vous ouvrir les yeux ou plus simplement ça peut vous faire sourire, vous faire pleurer...J'aime bien provoquer des émotions avec ce que j'écris. Je ne pense pas que j'écrive uniquement  pour essayer d'avoir une meilleure santé mentale - d'ailleurs si c'était le cas ça serait un échec parce que je suis quand même toujours pas mal détraqué -… (Rires) et je suis lucide sur ma folie. »

 

De l'infidélité,  de la monogamie, de l'échangisme…

 

« C'est curieux. Pourquoi demande t-on aux gens d'être monogame ? Le problème n'est pas en réalité la fidélité mais la jalousie. Cette dernière est source de douleur terrible. On veut posséder les gens, les retenir, les complexer, les rendre prisonniers…les hommes tout comme les femmes.

Je pense que ce n'est pas excitant de posséder quelqu'un. Cela m'ennuie profondément quand quelqu'un veut être a moi. Je n'ai pas envie qu'on m'appartienne. Au contraire. C'est pour cela que par rapport à l'échangisme, je trouve qu'il y'a quelque chose d'un peu aphrodisiaque là dedans. Quand on rencontre quelqu'un, il a bien un passé et on n'a pas de jalousie vis-à-vis de son passé- sauf dans des cas très rares quand on est extrêmement détraqué- et on aime la personne pour ce qu'elle est, donc pour ce qu'elle a connu. Pourquoi donc l'empêcher de connaître d'autres choses ? Pour moi, si on aime quelqu'un, on doit aussi aimer son bonheur y compris avec d'autres gens. C'est une manière de transformer la jalousie en quelque chose d'érotique.

B.I : Quid du danger de se plaire tellement ailleurs au point de s'en aller ?

F.B : C'est risqué. Mais c'est ce risque qui est excitant et érotique. On a des vies trop prévisibles, il faut se mettre en danger. Pour ma part, je suis prêt à prendre ce risque. Ceci n'implique pas que j'aie, pour autant, des pratiques spécialement délirantes. Je suis plutôt sage… (Rires). Où se situe le degré de transgression : est-ce qu'aller dans un bar de stripteaseuses est mieux ou moins bien que de tromper sa femme ? D'une certaine façon, l'homme qui passe son temps à voir des nanas nues sur bar, est également infidèle puisqu'il a du désir pour ces femmes.

B.I : Quelle solution pour une vie harmonieuse ?

F.B : En fait, je crois que l'Occident est paumé. On a tellement supprimé des repères familiaux, religieux…que du coup on est en train de chercher des méthodes et des façons pour aller bien : il y'a la famille recomposée, on fait un enfant, on quitte la mère et on en refait à quelqu'un d'autre et puis on élève des demi-frères et des demi-sœurs…c'est compliqué mais certains  arrivent à le faire. Les clubs sexuels, c'est peut être une autre façon de trouver des systèmes pour ne pas être fidèle tout en contrôlant, en étant présent soi-même…Et sinon il y'a le bon vieux système français de toujours, l'adultère bourgeois : sa femme et sa maîtresse. La difficulté dans ce dernier schéma réside dans le fait qu'il faudrait être un grand professionnel du mensonge, ce qui n'est pas mon cas : on trouve tout de suite des traces dans mes poches…je suis nul dans ça, incapable de cacher… peut-être que je le fais inconsciemment pour me faire attraper… (Rires).

Non je n'ai pas la solution. Là, je suis en train d'essayer de rester avec quelqu'un et de me sentir bien avec cette personne…

B.I :Serait-il indiscret de vous demander depuis combien de temps ?

F.B : C'est une bonne question… (Rires)…je prendrai un  joker là-dessus, il faut laisser le suspense… (Rires) »

 

 

Lorsque Beigbeder prend la relève…

 

F.B : « Qu'est-ce que c'est la rue Monnot ? On m'a dit qu'à Beyrouth, il fallait aller à la rue Mo-nnot » 

B.I : « C'est la rue des noctambules, parsemées de pubs qui ne désemplissent pas…musique à fond, alcool, danse… la fête quoi. »

F.B : « Parlez-moi de ce club qui s'appelle le B… ?  »

B.I : « Le BO18. C'est un monument des nuits beyrouthines. On y veille à ciel ouvert... »

F.B : « Faudrait donc y aller quand il fait beau… »

B.I : « Il fait beau à Beyrouth 9 mois sur 12.. »

F.B : « Il y a, parait- il, toute une jeunesse dorée très friquée. »

B.I : « Les friqués et les non friqués sont tous des noctambules effrénés…»

F.B : « C'est génial. Je dois m'organiser pour novembre 2005 et je viendrais signer mon prochain livre à Beyrouth »

B.I : « A condition que ce soit moi qui fasse l'interview avant la signature »

F.B : « (rires)…c'est d'accord ! »

B.I : « Nous annonçons en avant première la présence de Frédéric Beigbeder au Salon du livre cuvée 2005 (et bien sûr au BO18, à la rue Monnot et dans les bars les plus huppés de la capitale…) Ce qui n'est pas pour déplaire à nos fêtards de concitoyens et à notre Voici local. Que de soirées délirantes en perspective ! »

F.B : « Je suis pour la démocratie, la fiesta et la liberté, d'autant plus que dans certaines villes du Moyen Orient on n'a pas le droit de rigoler. Alors l'idée de Beyrouth, j'adore…Allons-y partons ! »

B.I : Partons…

 

 

 



13/05/2010
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